13 Juil

Les hommes civilisés peuvent-ils encore se battre ?

Duel d'honneur duel judiciaire

Mettre son poing dans la figure de quelqu’un est souvent mal perçu. Sans même savoir si celui-ci est mérité, l’agresseur endosse le rôle du coupable. Il est jugé comme celui qui transgresse les valeurs de notre société. Pourtant si efficace, la violence physique semble aujourd’hui avoir mauvaise presse.

C’est l’histoire d’un pacte de société. Un pacte où chaque citoyen, afin de protéger le faible du fort, remet sa propre violence aux mains d’un tiers que l’on nomme l’État. Comme l’évoquait Thomas Hobbes puis Max Weber trois siècles après lui :

Un État est une communauté humaine qui revendique le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné.
Max Weber, Le savant et le politique (1919)

Chaque citoyen dépose donc les armes pour vivre en société. L’Imperium détient seul la capacité de frapper, traduite principalement par deux actions : la privation de liberté (allant de différents degrés de surveillance jusqu’au séjour dans un établissement pénitentiaire) et la sanction financière.

Cependant, tel un village gaulois face au règne du droit, une exception semble résister depuis des siècles : la défense de l’honneur.

1967 : Taisez-vous, abruti !

C’est l’histoire d’une invective lancée par Gaston Defferre à René Ribière dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale. Ce « Taisez-vous, abruti ! » entraînera la dernière réparation par les armes de l’histoire de France. Le lendemain, le 21 avril 1967, un duel pour l’honneur a lieu dans le jardin d’une maison de Neuilly.

Il s’agira d’un duel à l’épée, remporté par le Maire de Marseille ; précisant avoir visé l’entrejambe de son adversaire pour lui gâcher sa nuit de noce prévue le lendemain.

Sacré Gaston qui avait déjà affronté vingt ans plus tôt un autre opposant, Paul Bastid, à qui il demandait des excuses suite à la parution d’un article jugé infamant à son égard. Excuses refusées par le directeur politique de l’Aurore qui reçut en retour une gifle au salon de la Paix du Palais-Bourbon. S’en suivi un duel au pistolet.

Gaston Defferre et René Ribière duel de 19671967

Gaston Defferre et René Ribière lors du duel de 1967.

L’histoire des duels pour l’honneur remonte à l’antiquité et compte d’illustres personnages comme Victor Hugo, Marcel Proust, Proudhon, Jaurès, Dumas, Clémenceau, Lamartine, Blum ou encore Alexandre Pouchkine qui en mourut en 1837 alors que cette pratique interdite en Russie était encore très courue de l’aristocratie.

Cette pratique du duel trouve ses sources dans le duel judiciaire antique, qui s’adapta au fil des siècles. Malgré de virulentes et nombreuses tentatives d’interdiction, il faudra attendre la judiciarisation moderne de la diffamation pour arriver à faire tomber cette pratique en désuétude. L’hécatombe de la Grande Guerre ayant accentué cette position. Les avocats deviennent ainsi les derniers duellistes contemporains, ce qui vaudra au duel de 1967 le commentaire de « pitrerie anachronique » par le député Michel Poniatowski

2017 : le soufflet au Premier Ministre

Cinquante ans après Gaston Defferre, cent quatre-vingt ans après Pouchkine, Manuel Valls – alors Premier Ministre – reçoit une gifle lors d’un déplacement en Bretagne. L’agresseur, un jeune homme de 18 ans, est condamné le lendemain pour « violences sur personne dépositaire de l’autorité publique ». La sentence est d’un euro symbolique de dommages et intérêts. Apparemment le prix à payer pour réparer l’honneur d’un Premier Ministre du rang de Manuel Valls ; intérêts compris. La peine est accompagnée de 3 mois de prison avec sursis et de 105 heures de travail d’intérêt général.

Un soufflet ne fait physiquement aucun mal, et cependant il vous tue.
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe (1850)

Une telle condamnation est difficile à appréhender comme une sanction tant l’honneur, la honte, la jalousie et l’humiliation semblent des thèmes d’un autre temps, insaisissables par la justice et rappelant davantage les principes aristocratiques d’Eugène Onéguine.

Le souvenir de Manuel Valls en rappelle d’autres. Comme l’enfarinage qu’il a lui-même subi à Strasbourg un an plus tôt, un autre enfarinage subi par le candidat à la présidentielle François Hollande lors d’une présentation organisée par la Fondation Abbé Pierre, l’œuf reçu au visage par le Président Macron au salon de l’agriculture ou encore le refus de serrer la main au Président Sarkozy, entrainant la célèbre réplique « Casse toi pauv’ con » à ce même salon de l’agriculture. Des situations qui pourraient questionner sur la stature de nos hommes politiques contemporains.

Beaucoup de Français n’acceptent pas la capitulation ni la servitude, pour des raisons qui s’appellent l’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la Patrie déclarait le Général de Gaulle le 22 juin 1940. Lui lancer un œuf au visage est difficile à imaginer.

Vers une société sans honneur ?

Le dogme de la non-violence apparente semble, dans un élan de modernité, tout emporter sur son passage. Jugeant barbare toute défense personnelle de son honneur. La voie est libre pour les resquilleurs et faibles emmerdeurs, qui trouvent dans les interstices légaux la possibilité de marcher sur les pieds des autres sans risquer le soufflé pourtant mérité.

Et pour cause, demandez à la justice de réparer un crime d’honneur qui se quantifie si difficilement et elle sera désemparée. Demandez-lui de juger le coupable dument sanctionné comme une victime et elle retrouvera ses aises ; de par la nature plus saisissable d’une impression de phalanges sur un visage que d’un affront entrainant l’humiliation.

Cette absence de considération de la gravité est criante. Les crimes d’honneur modernes, que l’on nomme slut shaming ou porn revenge, en sont un exemple édifiant. De ceux qui jettent l’opprobre sur une personne en divulguant son intimité, les tribunaux considèrent dans la majorité des cas qu’une amende allant de quelques centaines voire milliers d’euros est proportionnée pour laver l’honneur de la victime.

La coutume italienne, adoptée en France au XVIème siècle, considérait l’injure comme un crime irréparable par les juges. Vivre dans une société non-violente où les juges règnent en maîtres reviendrait à supprimer la considération pour l’honneur. Cet élément perturbateur si difficile à codifier en articles et alinéas.

Remettre la violence légitime entre les mains de l’État comporterait des trous dans la raquette ? De quoi faire pousser des cris d’orfraie au camp du Bien qui qualifie les sceptiques d’adeptes de la loi du Talion et de la vengeance sanguinaire (#TeamCapulet). La réponse légale ne peut cependant se substituer à tout, au risque de voir des hordes de juristes au sang froid mettre derrière les barreaux les derniers citoyens régis par ce bon sens et cet honneur qui fait refuser la capitulation et la servitude. En bref, ce noble instinct qui relève davantage de la morale et de l’éthique que de la dernière édition Dalloz.

Loin du chaos barbare, la réhabilitation de l’honneur fait écho aux propos du philosophe pacifiste Alain qui partit faire la Grande Guerre car il lui semblait contraire à l’honneur de rester dans son fauteuil quand les autres sont en danger1. A son retour il défendait encore le duel civilisé, s’inscrivant dans la lignée de l’éthique du courage : « que celui qui célèbre la guerre fasse la guerre aussitôt ».

1. Thierry Leterre, Alain, Le premier intellectuel, Paris, Stock, 2006.

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