27 fév

Le suicide de l’île de Pâques

ile de paques statue

L’histoire de l’île de Pâques illustrerait l’incapacité d’une civilisation à déceler qu’elle court à sa perte. Un mélange entre tragédie des biens communs et mauvaise analyse des signaux faibles.

L’énigme de l’Île de Pâques

Située à 2 500 km de la côte chilienne, l’île est connue pour ses mystérieuses statues. Gigantesques représentations de figures humaines érigées par les Haumaka, anciens habitants de l’île.

Quand l’amiral Hollandais Jacob Roggenveen mis les pieds sur l’île en 1722, il ne trouva aucune trace de civilisation sophistiquée ayant érigé ces statues. En 1774 le capitaine Cook partage le constat et qualifie les autochtones de « timide » et « misérable ».

Ce lieu est une « île fantôme » écrira en 2005 le biologiste Jared Diamond dans son essai Effondrement.

Plus d’un millier de statues sont dispersées sur l’île. Certaines ne se dressent plus mais jonchent le sol. Dans la carrière de Rano Raraku l’avancement des sculptures semblent s’être brutalement interrompu. De nombreuses Moaïs restent incorporées dans la roche d’où elles étaient jadis taillées.

Étrangement, les arbres qui fournissaient le bois nécessaire à la fabrication des outils destinés à sculpter, transporter et ériger les imposantes statues sont introuvables…

Une catastrophe environnementale auto-infligée

De récentes recherches, notamment archéologique et botanique, démontrent que l’effondrement de la société serait dû à une catastrophe environnementale auto-infligée.

Carrière de Rano Raraku

Les premiers colons polynésiens, arrivés entre 400 et 800 après J-C, ont prospéré en utilisant les palmiers géants de l’île. Leur utilisation était multiple : construction, chauffage, cordes, travail de la pierre… Le bois servait également à fabriquer les harpons et canoës de mer, utiles pour pêcher le thon et le dauphin au large des côtes. Cette forêt offrait des fruits comestibles et de nombreux animaux sauvages et oiseaux terrestres.

Mais la précieuse ressource a été surexploitée pendant des années. Conséquence immédiate de la déforestation, le gibier disparut et l’érosion des sols mit en péril l’agriculture locale.

Sans bois impossible de quitter l’île. Ce qui entraina une crise de la population, une descente au cannibalisme et l’implosion sociale. Le dernier palmier géant coupé scella le sort du peuple Haumaka.

On peut à juste titre se demander pourquoi une civilisation si avancée n’a-t-elle anticipée l’arrivée d’un tel problème environnemental. Ce défaut de prévoyance révèle deux questions encore d’actualité : l’analyse des signaux faibles et la gestion des biens communs.

La tragédie des biens communs

Lorsque l’on s’intéresse à la gestion des biens communs, notamment des ressources naturelles, on croise rapidement la route de trois auteurs : Garrett Hardin, Ronald Coase et Elinor Ostrom.

Garrett Hardin, le précurseur

En 1968, le biologiste Garrett Hardin publie dans la revue Science un article intitulé La tragédie des biens communs. Il pose les bases d’une obligation d’agir, sous peine d’accepter la destruction des biens communs.

Dans un pré ouvert à tous, où tous les bergers peuvent faire paître leur bétail, nul n’est incité à préserver l’herbe disponible et chacun voudra y faire paître tout son troupeau. La ressource finira inexorablement par disparaître.

Cet exemple ressemble en tout point à l’organisation sur l’île de Pâques, où plusieurs groupes rivaux se sont partagés les palmiers géants jusqu’au dernier.

La responsabilisation passe selon l’auteur par la coercition. Il faut instaurer des sanctions qui incitent l’homme à agir contre son propre intérêt, celui d’utiliser sans tempérance les ressources naturelles.

Ronald Coase, la gestion des droits de propriété

Pour Ronald Coase le cœur du problème est la définition des droits de propriété et les coûts de transaction. Le théorème de Coase est souvent résumé ainsi :

Si les coûts de transaction sont nuls et si les droits de propriété sont bien définis, il résultera une allocation efficace.

Selon lui les droits de propriété restent flous dans de nombreux domaines : si j’ai le droit de naviguer avec mon bateau bruyant sur un lac calme, mon voisin peut y opposer son droit à la quiétude dans un lieu jusqu’alors préservé.

Avec des droits de propriété bien définis les concernés peuvent négocier et trouver un accord. En d’autre termes, le fauteur de trouble paye une compensation à la victime du désagrément. On dédommage le voisin pour utiliser son droit au calme, ou on dédommage le navigateur pour non-utilisation de son droit à naviguer.

Cette procédure d’arbitrage ne doit pas être fastidieuse (coûts de transaction trop élevés comme dit Coase) sans quoi elle deviendrait inutilisable et inefficace.

Elinor Ostrom, l’auto-gouvernance

Contrairement à Hardin qui souhaite légiférer la tempérance, ou à Coase qui souhaite l’échange de droits de propriété, Elinor Ostrom croit en l’auto-gouvernance. Elle avance qu’une alternative à la privatisation ou à la gestion par l’État existe pour protéger et maintenir les ressources.

Ses développements sur la théorie des communs feront d’elle la première femme à obtenir un Prix Nobel d’économie pour « avoir démontré comment les biens communs peuvent être efficacement gérés par des associations d’usagers ».

Selon elle la préservation de la ressource passe par la compréhension des interactions sociales qui permettent ce partage. Chaque interaction est spécifique et aucune solution prêt-à-l’emploi n’est donc transposable. Huit principes transversaux permettent cependant d’assurer la gouvernance des biens communs :

  1. des frontières bien définies
  2. faire correspondre les règles qui régissent l’usage des biens collectifs aux spécificités et besoins locaux
  3. s’assurer que les concernés puissent participer à la modification de ces règles
  4. le respect de ces règles par les autorités extérieures
  5. élaborer un système de contrôle du comportement des membres par la communauté
  6. utiliser des sanctions graduées pour ceux qui enfreignent ces règles
  7. l’accès à des mécanismes de résolution des conflits peu coûteux (l’idée des coûts de transaction de Ronald Coase)
  8. développer la responsabilité de la gestion de la ressource à toutes les strates du système de gouvernance

Bien loin d’une gestion empirique, le salut des ressources naturelles dépend d’une organisation sociale capable de s’autogouverner, de s’adapter et de faire respecter sa volonté. Aux antipodes d’une super-gouvernance aux solutions globalisées et inadaptables.

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