26 mai

Joute verbale : la botte du formel et de l’informel

botte de neversSavoir manier la communication formelle et informelle peut vous rendre invincible. Jongler entre ces deux registres permet de l’emporter face à votre manager, vos collègues imbéciles, votre propriétaire… Bref, à chaque fois que vous aurez des comptes à rendre.

Tout se justifie

La limite entre le formel et l’informel est floue, un marécage sombre où l’on peut y cacher ses plus graves méfaits, ses manquements à tout ordre et ce sans ne rien risquer. Il suffit de savoir y naviguer, connaître où s’abriter et où ne pas mettre les pieds.

L’intention avec laquelle les choses sont dites est plus importante que ce qui est dit. Tout peut être dit si trois éléments sont conjugués : le bon interlocuteur, le bon contexte et la bonne manière.

Mieux encore, TOUT peut être justifié par un seul élément : une bonne intention.

Injuste certes, les actes ont moins d’importance que le sens qui leur est associé. Même le pire peut se justifier, ce qui n’est pas sans rappeler la raison d’État de Machiavel ou l’art contemporain.

Aussi est-il nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir, d’apprendre à pouvoir ne pas être bon, et à en user et n’en pas user selon la nécessité.
Nicolas de Machiavel, Le Prince (1532)

Se défendre

Les faits peuvent vous accabler soyez sans crainte. Une justification adéquate se cache derrière toute accusation, même la plus fondée.

Lorsque l’on est accusé la pression subie nous fait oublier l’essentiel, notre accusateur dispose de peu d’informations. Et les faits sont un redoutable allié, ils ne parlent jamais d’eux-mêmes. Tout se joue alors lors de la première confrontation.

Faute avouée à moitié pardonner ?

Au premier acte votre accusateur attend que vous vous accabliez vous-même. Erreur de débutant. C’est plutôt un double challenge qui s’offre à vous, paraître de bonne foi en ne donnant aucune information compromettante.

Donnez le moins de grains à moudre possible à la partie adverse. Jugez la scène de l’extérieur en restant factuel. Soyez flou, à la limite de l’amnésie. Vous justifierez cela par le stress que laisse peser l’accusation sur vos épaules.

Minimisez, masquez et ignorez tout ce qui vous est préjudiciable car la guerre vient de commencer.

Attention aux quelques coups suivants, grands classiques des accusateurs qui tentent d’appliquer leur vision du monde, où vos vices et votre paresse sont prohibés.

Peux-tu m’expliquer cela ?

Le grand classique, l’éternel. Tenter d’obtenir un flot d’information avec une question unique et courte, lancée sur un ton sec. Ne tombez pas dans le panneau, l’objectif est de vous faire craquer.

Deux variantes s’offrent à vous.

  • En dire le moins possible. « Pardon, j’ai du mal à comprendre. De quoi s’agit-il, quand, où, comment… ». Laissez l’accusateur se mouiller avant de commencer à vous défendre.
  • Noyer l’accusateur sous les détails. De loin ma préférée, vous semblez accorder une importance énormes aux détails futiles. Il veut des explications avec une question floue, il va être servi !

Prêcher le faux pour savoir le vrai

Induire en erreur pour corroborer des faits, cette ruse fait toujours son effet. Confirmez quelque chose qui n’a jamais existé et votre mensonge sera dévoilé.

Ne répondez tout simplement pas. Vous n’avez eu vent ni de cette affaire ni de cette information. Quelqu’un l’a peut-être vraiment dit mais vous n’avez rien à commenter. Rien de pire que le commentaire gratuit et hasardeux quand votre culpabilité est en jeu.

Le duo bon-flic et mauvais-flic

Quelqu’un qui dit « je fais ça pour toi, moi je n’ai rien à y gagner » est une catin. Il agit en catin aux ordres d’une catin supérieure. Obtenir des aveux sans rien avoir à y gagner est forcement animé de mauvaises intentions.

Paraissez attendri et prêt à tout déballer devant le bon flic mais garder en tête qu’il travaille main dans la main avec le mauvais flic.

Le plaider-coupable

Le plaider-coupable est un classique des tribunaux. Mais loin des hommes en robe les demi-coupables ne sont jamais condamnés à moitié. On ne coupe jamais la poire en deux, on ne plaide jamais coupable. N’ouvrez pas la porte à la culpabilité.

Confessional

Gagner le procès d’intention

Pour gagner cette bataille psychologique il faut devenir le détenteur de la bonne conscience. Impossible de reprocher à quelqu’un d’agir pour le bien supérieur de tous. Même votre supérieur haineux ne s’y essayera pas.

Vous avez peut-être pris une décision non-optimale (l’argent de la caisse est dans vos poches) mais elle était destinée au Bien de l’humanité.

Figer son scénario

Si votre scénario répond à l’accusation initiale gravez-le dans le marbre ! Être volubile fait irrémédiablement apparaître des informations compromettantes. Et rien n’est plus agaçant que la répétition pour votre interlocuteur. Répéter votre version vous rendra confiant et vous prendrez la main.

  • Défendre l’indéfendable. Misez sur des circonstances exceptionnelles. Les règles évoluent en temps exceptionnels. Vous avez jugé bon de les transgresser dans cette situation mais pour le bien de tous bien évidemment.
  • Apporter des faits irréfutables et utilisez-les pour prouver votre honnêteté. Même s’ils n’ont pas de liens avec l’événement. Un bon père de famille peut-il être accusé de vol ? Pas dans l’esprit populaire.
  • Ne laisser personne remettre en cause votre parole. Offusquez-vous si cela arrive mais ne perdez pas votre temps. Vous n’avez pas à porter la charge de la preuve, vous êtes la victime et vous croyez en la présomption d’innocence.
  • Être le canal direct d’information. Ne passez jamais le relai à un sous-chef de pacotille qui déformera vos propos pour en tirer des éloges personnelles. Dialoguer de principal à principal comme disaient les États de Provence en 1482.
  • Appuyez-vous sur les faiblesses des autres. Parsemez votre scénario de détails compromettants pour votre accusateur. « Vous vous souvenez, c’était le jour où vous êtes parti en avance pour rejoindre votre maîtresse. » Même sans lien direct, ces détails passeront l’envie d’ébruiter l’affaire.

En bref, braquer le faisceau d’informations vers votre innocence et passez l’envie aux suppôts du Mal de prouver le contraire. Tout concorde, vous êtes exemplaire.

Attaquer

Pour passer de victime à bourreau il faut user d’une stratégie bien différente.

Dévoiler la culpabilité nécessite des aveux ou des faits irréprochables ? Naaan, suggérer une mauvaise intention suffit à faire sanctionner quelqu’un. Contrairement à un tribunal qui agit a posteriori, une entreprise ou une organisation cherche souvent à écarter le danger a priori.

Qui a dit « pas de crime sans victime » ?

L’ascendant moral suffit pour pouvoir abattre votre ennemi.

On pourrait revenir sur quelques stratégies courantes, comme la demande constante de preuves et l’extrapolation, la création de scénarii extrêmes à partir d’éléments fournis. Ou la pression psychologique, qui insiste sur le caractère gravissime et symbolique. Ce criminel ne réalise pas que la tomate dans sa poche représente la confiance que l’entreprise porte en lui depuis 20 ans…

Mais écartons-nous du rang de l’attaque banale pour s’élever à celui de botte. Ce coup imparable et fatal.

Le formel et l’informel

Voici la botte de Nevers de la joute verbale. Votre terrain est la communication entre les personnes, votre arme est l’imperfection de cette dernière. Soit la personne refuse de jouer soit elle perd la partie. Car dans une organisation un fossé existe entre les règles formelles et l’informel. Poussez Mufasa dans ce fossé, personne n’en saura jamais rien.

mufasa roi lion

Arrêtons-nous quelques lignes sur ce terrain, la communication dans une organisation. On y trouve trois niveaux de communication :

  1. Les règles formelles. Bien établies et vérifiables elles sont censées être le socle des échanges dans une entreprise. Généralement écrites, toujours tangibles, elles sont connues à l’identique par tous les acteurs : horaires de travail, structure hiérarchique, contrat de travail, convention collective…
  2. Les règles sociales. Liées aux interactions entre les individus. Comme ne pas déranger son chef peu matinal à 8h du matin. Leur connaissance n’est pas partagée par tous les acteurs et celles-ci peuvent évoluer dans le temps et selon les relations interpersonnelles. Elles sont l’huile dans les rouages de l’entreprise, essentielles à la collaboration d’individus différents, elles empêchent la surchauffe.
  3. Les règles de transgression. Ces bypass sont destinés à des situations exceptionnelles, car en réalité vous pouvez déranger votre chef peu matinal à 8h s’il s’agit du plus gros client qui arrive à l’improviste dans une demi-heure. Tacites, elles sont connues et appliquées en fonction de l’appréciation de chacun. Ce sont elles qui justifient que l’intention soit plus importante que l’acte.

Deux leçons sont à retenir. Aucune hiérarchie n’existe entre ces règles et ces trois registres entrent bien souvent en conflit.

Pour exécuter la botte, sélectionnez le bon registre et imposez-le. Si votre réalité est acceptée, la mort sera certaine. Car aucune arme ne sauvera votre victime du monde que vous avez créé pour le rendre coupable.

Votre équipe est noyée sous le travail mais vous rêvez de votre weekend de trois jours ? Cela risque de ne pas être socialement accepté, optez pour le registre formel. Rappelez par mail que la convention collective de l’entreprise autorise à prendre un jour de congé pour déménagement. Bien évidemment, enveloppez cela dans la tristesse d’abandonner le champ de bataille à un moment crucial. Si vous aviez le choix vous feriez autrement mais c’est malheureusement impossible. « One team One dream » comme on dit en team building !

A l’inverse, votre déjeuner Tinder vous fait revenir au bureau une heure en retard ? Chuchotez à votre manager que vous étiez coincé dans le bureau du grand patron pour des affaires importantes. Désolé de n’avoir pas prévenu, cela ne devait durer que 10 minutes. Surtout, ne laissez aucune trace de cet événement.

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Commentaires (1)

Jean-Jean
sept 12,2017 at 04:54 Reply

«Apporter des faits irréfutables»
«Un bon père de famille peut-il être accusé de vol ?»

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