21 fév

OS souverain : fantasme étatique, danger réel

Os souverain français

Le projet de loi République Numérique a inspiré deux députés socialistes. Leur amendement vise à créer un système d’exploitation (OS) souverain français.

La France pourrait rejoindre le club très select des pays protégeant la liberté d’expression par un OS souverain. Ce club ne se compose pour l’heure que de la Corée du Nord. Mais la Chine souhaite également en faire partie très prochainement.

Ce sont l’ancienne ministre de l’écologie Delphine Bato et le cumulard Laurent Grandguillaume qui ont déposé cet amendement au projet de loi République Numérique (amendement CL129).

L’idée de préserver la souveraineté numérique n’a pas germée ex nihilo dans l’esprit de nos députés. Elle provient en réalité du livre La souveraineté numérique de Pierre Bellanger, fondateur et PDG de la radio Skyrock.

Le PDG de Skyrock en maître à penser

Une inspiration revendiquée, au point de rédiger l’amendement en ces termes : « construire notre souveraineté numérique, dans le prolongement des réflexions présentées dans l’ouvrage « La souveraineté numérique » par Monsieur Pierre Belanger. »

Pierre Bellangé, premier sur la souveraineté numérique

Pierre Bellanger, premier sur la souveraineté numérique

Que dire de cet ouvrage qui inspire tant nos politiques ? Au niveau méthodologique ne cherchez dans ce livre ni références ni études accréditant la thèse de l’auteur. La seule lecture du résumé annonce la couleur : la mondialisation a dévasté nos classes populaires. L’Internet va dévorer nos classes moyennes.

La thèse de la menace américaine

La thèse défendue se veut approximative. Mélange entre paranoïa numérique, incompréhension technique et conspirationnisme américain. En somme, nos libertés individuelles sont menacées par la connivence entre les GAFA et les renseignements américains.

L’Internet est une extension du système de renseignement américain. C’est sa créature. – La souveraineté numérique (2014)

On y trouve aussi des affirmations péremptoires : « Qui peut croire, une seconde, à la confidentialité des données collectées et stockées sur ces services ? Il est fort à parier que nous apprendrons qu’ils étaient en accès ouvert aux autorités policières et aux services de renseignements publics et privés – d’ailleurs en étroite coopération – de leurs nations d’hébergement. »

Pourtant en contradiction avec la réalité et le combat mené par Apple. Récemment opposé à l’ouverture de ses smartphones à l’espionnage du FBI (article ici).

La bible de l’interventionnisme d’État

Le succès du livre auprès de nos députés réside dans la solution providentielle proposée par ce Nostradamus 2.0. Sous couvert de protection des libertés individuelles, il faudrait libérer nos données des griffes américaines pour les livrer à la haute et divine protection de l’État français. Via un « résogiciel » bleu blanc rouge composé de datacenters, système d’exploitation, protocoles et services créés pour l’occasion.

Ne pas faire confiance aux géants du numérique est une chose, faire confiance à l’État français pour gérer l’ensemble de l’internet en est une autre.

Au-delà des âges et des courants politiques

Que ceux qui y voient une attaque de nos libertés par la gangrène socialiste se rassurent. Nathalie Kosciusko-Morizet et 13 autres députés Républicains ont exactement la même idée (amendement CL116).

Arnaud Montebourg y avait déjà pensé en mai 2014. Son discours à l’Open Internet Project évoquait déjà la lutte contre Google et l’opportunité industrielle et économique française. Avant que son idée tombe à l’eau et qu’il décide de retourner à l’école…

Une phobie technologique

La défiance et la peur de nos gouvernants proviennent de l’incompréhension de l’environnement numérique. Une ignorance qui fait fi des réalités et empêche de constater qu’un d’un tel projet est techniquement irréalisable ; en plus d’être néfaste pour les acteurs français du numérique.

Stéphane Bortzmeyer consacre un excellent billet à la proposition d’OS souverain et à ses contraintes réelles.

Qu’est-ce qu’un système d’exploitation ? Uniquement un « Windows français » ou également un pack « Microsoft français » avec traitement de texte, tableur, agenda, messagerie etc. Va-t-on utiliser un système d’exploitation libre, de type Linux par exemple, ou allons nous réinventer la roue.

Plus grave encore, les députés semblent ignorer l’existence de CLIP. Un système d’exploitation sécurisé déjà élaboré par les équipes techniques de l’ANSSI, pour les besoins de l’administration.

Un autre aperçu de cette phobie technologique française est développée par Laurent Alexandre dans cette vidéo.

Dans la même catégorie

Abstention aux législatives : le paravent de l’échec Au lendemain du premier tour des élections législatives, les hommes et commentateurs politiques se focalisent autant sur l'abstention que sur les résultats du vote. L'abstention devient le paravent de l'échec cuisant des partis traditionnels et ser...
Contravention de l’usage du cannabis : une demi-mesure Le gouvernement a annoncé dans un projet de loi que l'usage du cannabis serait bientôt puni d'une simple contravention. Un pas en avant louable bien que pudibond. Le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, a déclaré le 24 mai vouloir mettre e...
Fillon : Pénélope Gate, les privilèges des parlementaires Impossible d'être passé à côté de l'affaire Pénélope Fillon en ce début d'année électorale. Abus impardonnable et détournement d'argent public pour certains, assassinat politique pour d'autres, la Pénélope Gate doit nous pousser encore une fois à n...

Laisse ton commentaire ici