30 Mai

L’effet Dunning-Kruger : pourquoi les incompétents sont-ils si confiants ?

On s’interroge souvent lorsque fait irruption, en pleine discussion avec un collègue, Murielle la secrétaire. Cette cuistre a toujours un avis tranché sur le sujet débattu. Des chiffres en tête, tirés de BFM TV, et des citations approximatives, extraites du dernier micro-trottoir de Guillaume Meurice sur France Inter.

Elle n’y comprend vraisemblablement rien. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir une opinion ni d’être sûre que celle-ci est la bonne. Ce qui est le plus stupéfiant avec Murielle, c’est moins sa bêtise que sa confiance en elle ; mêlée à son incapacité à entendre un argument contradictoire. Elle est l’incarnation physique du disque rayé, répétant en boucle le même air.

Dans un registre similaire, il m’est arrivé d’échanger au sujet du territoire (lointain) dont je suis originaire avec un Français des campagnes, qui n’y avait jamais mis les pieds. Il m’expliqua en long en large et en travers comment y améliorer la situation actuellement critique, dans le respect des us et coutumes locaux. Ses solutions étaient somme toute bien simples. Pourquoi diable n’y avions-nous pas pensé avant. Sûrement parce que les autochtones sont des sauvages imbéciles qui n’ont pas reçu cette matière divine en provenance du pays des Lumières. 

Il m’a indiqué fièrement au cours de son monologue que son raisonnement s’appuyait sur deux articles de presse qu’il avait lu. Stupéfait devant tant d’assurance je n’ai pas su quoi lui répondre sur le moment. Le laissant sûrement penser qu’il avait fait mouche et que j’allais rentrer au bercail expliquer à ma tribu qu’un demi-dieu avait la solution à tous nos problèmes. 

Comment réagir face à tant d’imbécilité ? La pulsion première de frapper la personne au visage reste le choix le plus efficace. Toutefois ce geste n’est plus valorisé socialement (voir notre article Les hommes civilisés peuvent-ils encore se battre ?).

Un pesant silence chargé de mépris est une autre option, mieux acceptée, mais qui se révèle épuisante. Les premiers silences ne seront sûrement pas interprétés de la sorte par l’idiot et il faudra répéter avec lourdeur jusqu’à ce qu’il saisisse que cette atmosphère étrange qui l’entoure est délibérée et lui est personnellement destinée.  

Place aux professionnels

Les psychologues David Dunning et Justin Kruger ont été stupéfaits par un cas similaire. Une perle rare qui nous extirpe de ce monde imaginaire où il serait possible d’être incompétent, de le savoir et de se taire quand des êtres mieux dotés intellectuellement échangent sur un sujet. C’est rarement le cas, comme on le constate chaque jour à la machine à café ou au détour d’une table en terrasse. 

Le cas de Mc Arthur Wheeler

Les deux confrères racontent qu’ils démarrèrent leur étude grâce à un con de haut vol dont l’histoire est parue dans la rubrique faits divers. En 1995, Mc Arthur Wheeler attaqua deux banques à Pittsburg à visage découvert. Il se fit arrêter et expliqua avec aplomb (et stupéfaction) aux inspecteurs qu’il pensait s’être rendu invisible aux yeux des caméras de surveillance, selon le principe que l’encre sympathique. Il s’était en effet recouvert le visage de jus de citron.

“Les cons ça osent tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît.”

Dialogue de Michel Audiard, Les tontons flingueurs (1963)

L’étude Dunning-Kruger

Les deux psychologues décidèrent de lancer une étude pour comprendre ce lien entre confiance en soi et acquisition de connaissance (devenir moins bête). Ils démarrèrent quatre essais pour analyser les réactions des cons dans leur environnement naturel : l’un sur l’humour, deux sur les raisonnements logique et un dernier sur la grammaire.

Ils publièrent les résultats quelques années plus tard (en 1999) sous le nom de Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments dans le Journal of Personality and Social Psychology.

Ces tests n’ont pas pour objet d’évaluer qui a le plus de connaissance et qui en a le moins, mais bien de juger les capacités d’évaluation (et d’auto-évaluation) de chacun. De répondre autrement aux questions : les cons savent-ils qu’ils sont cons ? et savent-ils reconnaître quelqu’un qui ne l’est pas ?

L’idée est de mieux comprendre le biais cognitif appelé « effet de surconfiance en soi » et le manque de compétence métacognitive. Ce dernier se manifeste par l’incapacité du con à reconnaître chez l’autre la compétence et donc de différencier l’idiot de l’intelligent.  

L’étude sur l’humour

Les quatre études étant similaires et poursuivant le même but, nous ne détaillerons ici que la plus sympathique, celle sur l’humour. Elle résonnera en vous lorsque votre meilleure blague fera un flop au prochain repas de famille. 

Voici la scène. Les participants doivent noter une liste de blagues sur le critère du potentiel comique ; quelle blague fera le plus rire un auditoire. Cela permet de tester cette connaissance tacite et subtile des goûts et réactions des autres personnes, ce qui requiert une connaissance et une sagesse sophistiquée. Les blagues sont ensuite évaluées par un panel d’experts (des comédiens professionnels qui vivent de ce métier) afin de leur attribuer la note la plus objective possible.

Les résultats sont divisés en quatre quartiles. Les plus mauvais sélectionneurs de blague (bottom quartile) auto-évaluent l’impact de leur blague à 60/100 alors qu’elles obtiennent la note objective de seulement 10/100. A l’inverse les meilleurs comiques (top quartile) s’auto-évaluent à 70/100 alors qu’ils atteignent l’excellent score de 90/100. 

Résultats de l’étude 1 sur l’humour

“Cette étude soutient que les individus incompétents échouent à se rendre compte de leur propre incompétence en observant le comportement des autres personnes. Au lieu de voir les performances supérieures de leur pair, les participants du dernier quartile continuent d’avoir l’impression (fausse) qu’ils ont bien agit.”. Ces mêmes incompétents se sont convaincus d’être au-dessus de la moyenne.

L’étude tient par ailleurs compte de l’effet de régression statistique, les gens les plus mauvais ne pouvant pas se percevoir en-dessous de zéro leur note réelle serait obligatoirement inférieure à la note perçue.

La démonstration de l’incompétence

L’étude Dunning-Kruger souhaite montrer que l’incompétence, comme l’anosognosie, n’engendre pas seulement des faibles résultats mais aussi l’incapacité d’évaluer ses propres performances et de les juger faibles. 

A l’inverse les gens compétents ont tendance à sous-estimer la bêtise de leurs contemporains et leur propre talent.

“L’ignorance est un bonheur, du moins lorsqu’il s’agit d’évaluer ses propres capacités.”

Thomas Gray

Dunning et Kruger précisent que cette étude ne s’applique qu’aux champs de compétences où la connaissance fait la compétence. Connaître la grammaire et ses règles permet effectivement d’être bon en grammaire. A l’inverse connaître toutes les règles et techniques du basket n’est pas suffisant pour battre Michael Jordan sur un terrain. Il en va de même pour des disciplines comme le golf ou la boxe. D’autres aptitudes, notamment physiques, entrent en ligne de compte. 

La courbe entre confiance en soi et compétence 

L’effet Dunning-Kruger a par la suite été traduit par une courbe, mettant en image le lien entre confiance en soi et compétence.

Les trois états entre la confiance en soi à la compétence : Montagne de la stupidité, Vallée de l’humilité et Plateau de la consolidation. © Wikimedia / Shloren

Être incompétent et acquérir de nouvelles connaissances dans un domaine crée en premier lieu un double fardeau. Non seulement cela mène à des conclusions erronées et génère des erreurs regrettables mais l’incompétence toujours bien présente empêche de s’auto-évaluer correctement (montagne de la stupidité). Ces nouvelles compétences ne deviennent une arme qu’au fil du temps (vallée de l’humilité), après l’acquisition de suffisamment de connaissances pour améliorer sa compétence métacognitive. On se rend compte alors lentement de notre propre connaissance du sujet (plateau de la consolidation) grâce à une auto-évaluation réaliste.

La prochaine fois que vous entendrez un scientifique hésitant qui nuance ses propos, rappelez-vous que c’est sûrement le signe qu’il maîtrise mieux son sujet que Murielle la secrétaire, les chroniqueurs des plateaux TV et autres pédants, cuistres et adeptes de l’ultracrépidarianisme.

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